Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Rechercher

Archives

23 juillet 2007 1 23 /07 /juillet /2007 00:21
L’émission " Présence protestante " de France 2 nous a gratifié ce dimanche d’un excellent documentaire de Virginia Crespeau sur Marie Dentière (" Marie Dentière ou la Réforme au féminin "), contemporaine de l’instauration la Réforme à Genève, ancienne augustine qui se situa dans le sillage de Jean Calvin et de Guillaume Farel. La réhabilitation de cette figure historique est due en grande partie à Isabelle Graesslé, théologienne, ancienne modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres genevois et directrice du Musée international de la Réforme.

Jean Calvin, de sa belle langue française, entretenait volontiers par correspondance les dames de la noblesse de son pays d’origine qui étaient prêtes à décrocher du catholicisme, mais une fois qu’elles étaient devenues protestantes, il leur rappelait qu’elles ne devaient pas parler de religion en public, ni entre elles ! Chasse gardée des pasteurs et limite sexiste au fameux " sacerdoce universel ".

Mais voilà, une femme enfreignit ses directives : elle s’appelait Marie Dentière (ou d’Ennetières, du nom de son père qui appartenait à la petite noblesse des Flandres), née en 1495 à Tournai, décédée en 1561 à Genève.

D'abord prieure du couvent des augustines de Prés-Porchins à Tournai (où elle avait reçu son éducation), elle se réfugie à Strasbourg en 1524 après s'être convertie au luthéranisme. Elle y épouse un pasteur (lui aussi ancien augustinien) et le couple rejoint Guillaume Farel (le bras droit de J. Calvin) à l’est du lac Léman dans la région d’Aigle ; son mari exercera à Bex. Elle se retrouve à Genève à partir de 1535 suite à un second mariage, avec un nommé Antoine Froment, lui aussi dans le ministère, compagnon de Guillaume Farel. Ce second mari défraiera la chronique locale en faisant le négoce du vin et en commettant quelques écarts de conduite qui le mèneront devant la Justice.

Quant à elle, femme lettrée et de conduite modèle, elle se fera connaître par sa défense des idées de la Réforme (elle participa à la tentative de convertir les Clarisses de la ville -– avant leur exclusion), par ses propos publics et par sa plume (bien qu'une partie de ses écrits furent anonymes). 

Elle écrivit en effet une chronique sur les évènements de son temps : La guerre et deslivrance de la ville de Genève fidèlement faicte et composée par ung marchand demourant en icelle (1536) (où elle s’interroge sur le fait que les Genevoix aient chassé les sieurs Calvin et Farel, qu’elle admire – mais elle n’est pas forcément l’auteur principal de ce document qui lui fut attribué à la fin du XIXème siècle), un pamphlet Contre les Turcz, Iuifz, Infideles, faulx chrestiens, Anabaptistes et Lutheriens, et, surtout, une Epistre tresutile faicte et composée pour une femme chrestienne de Tornay …, dédiée à sa protectrice, la reine Marguerite de Navarre (rédigé à partir de 1537, elle est imprimée à Genève en 1539, mais les exemplaires en sont saisis par le Conseil de la ville qui vient d’expulser J. Calvin et G. Farel).

Marguerite-de-Navarre.JPG Marguerite de Navarre (1492-1549), protectrice de Marie Dentière.

Cette épître prônait la participation active des femmes en matière de religion : se marier et procréer, éventuellement seconder les efforts d’un mari pasteur, avoir des enfants et leur lire la Bible, mais AUSSI le droit d’en parler, notamment entre elles. Sa fille lui emboîta le pas en rédigeant une grammaire hébraïque que sa mère publia avec son épître. La haute protection royale dont elle bénéficiait fit qu'elle n’eut le droit qu’à des remontrances " sévères " (qualificatif utilisé par J. Calvin qui mentionne son intervention).

Il faut dire que Guillaume Farel avait auparavant savonné la planche puisqu’il avait écrit à J. Calvin, encore exilé à Strasbourg, en date du 6 février 1540 : "notre Froment est le premier qui, à la suite de sa femme, ait dégénéré en ivraie. […] Cette femme orgueilleuse et vindicative fut, malgré tout son esprit, une mauvais conseillère à son nouvel époux, qu'elle dominait absolument".

Marie Dentière connaissait fort bien la Bible et elle avait déjà goûté, chez les catholiques, à la prise de la parole en public. Notre Réformateur masculin, déjà en son temps en retard de bien d’autres réformes (entre autres celles que souhaitaient les anabaptistes et les anti-trinitaires), l’était assurément de la réforme féministe à venir. Le calvinisme embraya dans le machisme de son fondateur et ce n’est qu’en novembre 2003 que Marie Dentière eut son nom gravé sur le mur de la Réformation à Genève.

Bibliographie en français

1878 - Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française, vol. 5, éd. A.-J. Herminjard. Georg, Genève, n°.785.

1991 - BACKUS Irena. "Marie Dentière: un cas de féminisme théologique à l'époque de la Réforme". Bull. de la Soc. d'Hist. du Protest. Franç., 137, pp.177-195.

1996 - TICCONI S., Marie Dentière.

1997 – SKENAZI Cynthia (Université de Californie, Santa Barbara), "Marie Dentière et la prédication des femmes (Marie Dentière and the Preaching of the Women)",  Renaissance and Reformation (Renaiss. Reform.), vol. 21, no1, pp. 5-18 (revue publiée par Toronto Renaissance and Reformation Colloquium, Toronto, Canada).

1998 - KEMP William, DESROSIERS-BONIN Diane, "Marie d'Ennetières et la Petite grammaire hébraïque de sa fille d'après la dédicace de l'Epistre à Marguerite de Navarre (1539) ", Bibl. d'Humanisme et Renaissance, 60, 117-134.

1999 - McKINLEY Mary B. " Les fortunes précaires de Marie Dentière au XVIe et au XIXe siècles ", dans Royaume de fémynie : pouvoirs, contraintes, espaces de liberté des femmes, de la Renaissance à la Fronde, Librairie Honoré Champion, 1999.

En préparation : Oeuvres de Marie d'Ennetières, éd. Diane Desrosiers-Bonin, William Kemp, Isabelle C. Denommé, et al., Genève, Droz.

 :
Partager cet article
Repost0

commentaires

Articles Récents