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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 02:20

prédication de Didier Travier
au culte du dimanche 24 mai 2009 au temple de l’Eglise réformée du Mans,
d’après lectures de 1 Samuel 21, 2-16 (1-7), 1 Jean 4, 11-16, Jean 17, 11-19
publié dans la Correspondance unitarienne, n° 92, juin 2009

 

Le texte qui est proposé aujourd’hui à notre méditation est un fragment de ce qu’il est convenu d’appeler la " prière sacerdotale ". Jésus n’a probablement jamais prononcé en ces termes cette prière. Pas plus que par exemple Périclès n’a prononcé littéralement les deux célèbres discours aux Athéniens rapportés par l’historien grec Thucydide. C’est un procédé courant dans la littérature antique que de placer dans la bouche d’un personnage historique des paroles qui expriment la compréhension profonde qu’un auteur a de son enseignement ou de son action. Et c’est ce que fait Jean ici.

Et ce qui est tout à fait significatif, c’est que l’évangéliste situe cette prière au moment où Jésus va mourir. Cette prière prend ainsi la valeur d’un testament. C’est donc le testament de Jésus que l’évangéliste nous fait entendre.

Ce testament se compose de trois parties. D’abord Jésus dresse en quelque sorte le bilan de son œuvre. C’est le passage qui précède celui que nous avons lu. Dans le texte du jour, Jésus prie pour ses disciples qu’il désigne, en s’adressant au Père, comme " ceux que tu m’as donnés ". Cette partie concerne le premier cercle des disciples, ainsi que le montre l’allusion à l’un des douze, à savoir Judas, " le fils de perdition " (v. 12) Puis, après notre texte, la perspective est élargie : " ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole " (v. 20). Par cet élargissement qui s’étend aux disciples à venir, et à travers eux à l’humanité entière appelée à suivre le maître, on peut dire que nous sommes, tous tant que nous sommes, inclus dans la prière du Christ, consignés dans son testament.

Au moment où Jésus va mourir, c’est-à-dire, en langage biblique, au moment où il va quitter le monde pour rejoindre le Père, c’est précisément des rapports du disciple au monde dont il est question. Trois traits caractérisent la situation du disciple dans le monde :

- D’abord le disciple est " dans le monde " et doit y rester. " Je ne te prie pas de les ôter du monde " (v. 15). Etre dans le monde, c’est au sens premier être en vie. Jésus va mourir mais ne demande pas à ses disciples de l’accompagner dans la mort. Il souhaite au contraire qu’ils demeurent vivants pour prolonger son œuvre.

- Ensuite tout en étant dans le monde, le disciple n’est pas du monde, il n’est pas, comme dit le texte dans son langage mythologique, soumis au Malin, au " prince de ce monde ". Et s’il n’est pas du monde, c’est qu’il est d’ailleurs. Il est de Dieu. Jésus prie pour que ses disciples soient gardés dans le nom de Dieu. Le nom, dans la pensée hébraïque, c’est la personne elle-même. Etre gardé dans le nom de Dieu, c’est être gardé en Dieu lui-même.

- Enfin ce disciple qui est dans le monde sans être du monde est haï du monde et ici il y a sans doute un écho aux persécutions endurées par les premiers chrétiens au moment de la rédaction de l’évangile.

Ce qui est particulièrement frappant ici c’est que ces trois traits – être dans le monde sans être du monde tout en subissant l’opposition du monde – sont très exactement ceux qui caractérisent, dans le prologue de l’évangile de Jean, Jésus lui-même : il y est en effet question d’une lumière qui n’est pas du monde mais de Dieu, lumière qui est venue dans le monde et que le monde a rejeté.

Cette identité de situation entre Jésus et ses disciples est du reste très fortement soulignée par Jésus lui même dans sa prière. Une parole revient comme un leitmotiv dans le texte, c’est " comme moi " : comme moi j’ai été, vous aussi vous serez. Nous voyons donc qu’au moment où Jésus va quitter le monde, il institue à la place qu’il va laisser vacante ses disciples présents et à venir. La prière sacerdotale est un testament qui nous fait héritiers de Jésus. Et cet héritage consiste à rien de moins qu’à reprendre la mission qui a été la sienne, celle d’être envoyés de Dieu dans le monde.

Jésus vu par Michel Lewis

Que signifie donc être envoyé de Dieu dans le monde, être dans le monde sans être du monde ?

Cette idée de double appartenance à la cité des hommes et à la cité de Dieu, pour parler comme saint Augustin, renvoie à la notion religieuse de " sainteté " et le verbe " sanctifier " apparaît du reste à trois reprises dans le texte. " Etre saint ", ce n’est pas, dans la Bible, " être parfait " mais c’est " être mis à part " pour Dieu, consacré à lui, être donc encore une fois dans le monde et " à part " du monde. Jésus nous appelle donc à la sanctification, à une marche vers la sainteté mais en quoi cela consiste-t-il ?

Le texte nous donne deux éléments de réponse. Une première indication figure au verset 17 : " sanctifie-les par la vérité : ta parole est la vérité ". Nous connaissons bien cette phrase que nous disons au culte avant de lire la Bible. La parole désigne dans cet usage l’Ecriture, tenue pour vérité. Et nous trouvons du reste, dans notre texte, une allusion à cette idée de la vérité de l’Ecriture à propos de l’accomplissement des prophéties concernant Judas (v. 12). Mais l’essentiel est ailleurs : dans notre texte, la parole de Dieu désigne moins l’Ecriture (la Bible) que la parole transmise par Jésus à ses disciples : " Je leur ai donné les paroles que tu m’as données " (v. 8). La parole qui doit nous sanctifier c’est l’enseignement de Jésus reconnu comme parole de Dieu.

Jean pousse très loin cette idée que Jésus apporte la parole de Dieu. Et c’est ici encore au prologue de l’évangile qu’il faut se reporter. Ce prologue contient deux affirmations très fortes sur la parole. D’abord, il dit : " Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu " (1, v. 1).

Il y a là une conception de la parole qui est beaucoup plus grecque que juive. La parole ce ne sont pas les Ecritures mais, pourrait-on dire à la manière de Platon, le modèle intelligible, intemporel, anhistorique dont toute parole temporelle, historique transmise par Moïse, par les prophètes ou par Jésus n’est qu’une approximation. Non pas les paroles parlées, mais la parole parlante, vivante, le souffle, l’esprit lui-même indicible qui circule dans l’enseignement des hommes de Dieu et dans la lettre des Ecritures. Non pas les paroles avec un p minuscule mais la Parole avec un P majuscule. Non pas les paroles au pluriel mais la Parole au singulier.

Il nous dit aussi (v. 14) : " La Parole a été faite chair et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ". Jésus est l’incarnation de la Parole. Derrière ce verset se tient, dans la théologie traditionnelle, toute la doctrine de l’Incarnation, mais j’en proposerais une lecture plus humaine, moins métaphysique : Jésus est à ce point habité par la Parole que celle-ci informe, irradie toutes ses pensées, tous ses actes, toute sa vie. La Parole cesse d’être un principe abstrait pour devenir une vie concrète qui témoigne, dans tous ses aspects, de l’action intérieure de la Parole.

Etre sanctifié par la parole, c’est donc à l’image de Jésus devenir incarnation de la Parole, être habité par la Parole qui transcende toute parole particulière et transforme nos pensées, nos actes, notre vie tout entière.

Nous voyons donc que le prologue de Jean opère un double déplacement par rapport à une compréhension qui identifie la parole et les Ecritures. Premier déplacement des paroles particulières, historiquement situées vers le principe dont elles procèdent, la Parole avec un grand P ; deuxième déplacement, des paroles reçues de l’extérieur vers la Parole agissant du dedans

C’est ce double déplacement que la tradition philosophique d’inspiration chrétienne a cherché à penser sous le nom de " conscience ". Qu’est ce que la conscience sinon ce lieu intérieur de moi-même que la Bible appelle le " cœur ", ce lieu intérieur où se fait entendre la parole de Dieu, une parole qu’aucun discours religieux, qu’aucun système de morale ne peut épuiser ni exprimer de manière totalement adéquate ? Ce lieu où habite le " Dieu plus intérieur à moi-même que moi-même " dont parle saint Augustin.

Etre sanctifié par la parole, ce n’est donc pas se soumettre à des commandements déterminés venus du dehors, c’est être fidèle à soi-même dans les appels intimes de notre conscience. Et c’est justement cette parole intérieure de la conscience que Jésus éveille par les paroles extérieures de son enseignement.

La seconde indication qui nous est proposée est une exigence d’unité : " qu’ils soient un comme nous " (v. 11). Et un peu plus loin " comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé " (v. 21). L’unité que Jésus vit avec Dieu qui l’habite, l’unité que nous devons rechercher de la même manière avec la Parole intérieure qui nous constitue dans notre intériorité humaine doit se manifester dans l’unité visible qui nous lie les uns aux autres, c’est-à-dire dans l’amour.

Plus nous serons attentifs à la parole intérieure du Père qui nous appelle du fonds de nous-même, plus nous nous sentirons frères les uns des autres. Plus nous nous mettrons à l’écoute du Dieu unique qui nous habite, plus nous serons unis les uns aux autres. Et nous retrouvons ce même thème dans l’épître de Jean dont nous avons lu un extrait. L’idée générale en est que l’amour de Dieu – au double sens de l’amour que Dieu a pour nous et de l’amour que nous avons pour Dieu – se rend visible dans l’amour que nous avons les uns pour les autres.

Et Jésus nous donne lui-même un exemple de cet amour dans la prière sacerdotale, en intercédant pour ses disciples présents et avenir, et au-delà pour l’humanité entière. L’intercession véritable ne consiste pas à prononcer des paroles auxquelles on attribuerait je ne sais quel pouvoir magique, mais à être intimement habités par le souci de l’autre. Et c’est de cette abondance du cœur que doit jaillir l’intercession véritable.

Etre dans le monde sans être du monde, c’est donc garder la parole de Dieu et rechercher l’unité entre les hommes.

Et nous reconnaissons dans ces deux exhortations les deux commandements fondamentaux qui, pour Jésus, résument toute la volonté de Dieu : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute âme, de toute ta pensée. Tu aimeras ton prochain comme toi-même ".

Nous mesurons aussi par là l’écart qu’il y a entre l’enseignement de Jésus et les conceptions traditionnelles de la religion. On peut dire que la distinction entre ce qui est du monde et ce qui est de Dieu, se trouve dans la plupart des religions, c’est la délimitation entre le domaine du profane et celui du sacré : il y a ainsi, dans nombre de religions, des lieux saints, des temps sacrés, des objets et des corps purs et impurs.

Nous le voyons dans le récit du premier livre de Samuel que nous avons lu, au sujet des pains qui sont, chaque sabbat, offerts à Dieu. Mais ce qui est important, dans ce récit, c’est la transgression à l’égard des lois rituelles opérée par David qui nourrit ses compagnons d’armes avec les pains consacrés. Cette attitude anticipe celle de Jésus qui va balayer toute distinction du sacré et du profane. Il n’y a pas de lieu saint : " l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne [le mont Garizim où les Samaritains avaient construit un temple] ni à Jérusalem que vous adorerez le Père (…) mais l’heure vient ... et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité " (Jn 4, 21, 23).

Il n’y a pas davantage de temps sacré : " le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat " (Mc 2, 27). Il n’y a non plus d’objet pur ou impur car la pureté n’est pas dans la coupe et dans le plat mais dans l’intérieur de l’homme (cf. Lc 11, 39). Pour Jésus en somme, une seule réalité peut être pure, sacrée, sainte, c’est l’homme lui-même dans la mesure où il recherche la purification, la consécration, la sanctification de son cœur. Et aussi vil qu’il puisse devenir, l’homme demeure sacré et inviolable, car il est, en sa conscience, la demeure de Dieu.

Etre dans le monde sans être du monde ce n’est donc pas suivre les règles d’une religion qui délimite les frontières du sacré et du profane, c’est sanctifier son cœur par la fidélité à la parole et par la recherche de l’unité entre les hommes.

Tel est, mes frères, le testament de Jésus : la Parole en nous et l’unité entre nous. Telle est la lumière d’en haut qui illumine notre présence au monde. Amen.

 

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